La question se pose et l’Association Française d’Halieutique s’inquiète des signaux récemment envoyés par les institutions européennes quant à la place qu’elles accordent à la filière halieutique et aux recherches scientifiques associées.
Au lendemain de l’Année de la Mer et à l’heure du Pacte Européen pour les Océans, plusieurs annonces laissent en effet penser que pêche et aquaculture ne sont plus considérées comme des composantes importantes de l’économie bleue pourtant largement mise en avant. Si l’Océan est perçu comme une ressource, il est avant tout vu comme un espace devant être partagé par une multitude d’usages à forts enjeux économiques, techniques et industriels, notamment énergétiques, et de moins en moins comme une source de ressources alimentaires clés pour nos sociétés. Deux signaux récents sur les financements du secteur et de la recherche halieutique nous semblent particulièrement révélateurs.
Le premier concerne la publication du plan de travail 2026-2027 du cluster 61 d’Horizon Europe2, consacré à l’alimentation, la bioéconomie, les ressources naturelles, l’agriculture et l’environnement. Dans la destination Farm2Fork, le segment d’Horizon Europe qui traite des filières alimentaires du secteur primaire de la production jusqu’au consommateur, l’évolution de la répartition des budgets (en millions d’€) entre les différentes thématiques pour les années 2021-2 et 2026-27 est nette (Figure 1). Pour 2026, un seul appel à projet thématique (topic) sur 16 concerne l’halieutique avec un centrage sur les poissons migrateurs, notamment les migrateurs amphihalins, laissant augurer que la pêche maritime pourrait être réduite à la portion congrue. La situation sera similaire en 2027, avec là encore un unique topic, cette fois centré sur les petites filières de production halieutique et la pêche récréative.
Certes, dans Horizon Europe, la recherche en halieutique peut trouver également sa place dans d’autres voies de financements, notamment via la Mission Océan3. La Mission Océan aborde des questions cruciales, notamment autour de la conservation et de la restauration des écosystèmes auxquelles nous sommes éminemment attachées. Mais là encore, l’halieutique n’est qu’une filière parmi une multitude d’acteurs de l’économie bleue, avec qui elle est parfois en interaction négative, et elle est y est plus rarement vue sous l’angle « filière alimentaire »4. Il faut donc veiller à ce que l’halieutique ne soit pas vue qu’à travers le prisme des externalités négatives qu’elle génère.

Figure 1 : Budget moyen alloué aux différents thèmes du cluster 6 lors des workprogrammes 2021-2022 (gauche), 2023-2025 (centre) et 2026-2027 (droite). Les budgets moyens ont été calculés en divisant les budgets totaux par la durée du workprogramme (2 ans pour les programmes 2021-2022 et 2026-2027, 3 ans pour le programme 2023-2025) pour en faciliter la comparaison. Le chiffre indique le budget moyen par an par thème et workprogramme (sources : https://research-and-innovation.ec.europa.eu/document/download/44106caa-ed7a-42bf-ae57-aaab91778602_en, https://research-and-innovation.ec.europa.eu/document/download/02934842-298b-4226-a965-02be347e5c1c_en, https://research-and-innovation.ec.europa.eu/document/download/a7ea7953-7d22-4d59-b1f7-9c60ff064a10_en, https://ec.europa.eu/info/funding-tenders/opportunities/docs/2021-2027/horizon/wp-call/2021-2022/wp-9-food-bioeconomy-natural-resources-agriculture-and-environment_horizon-2021-2022_en.pdf)
Un second signal préoccupant concerne les négociations en cours et les premières propositions faites sur le budget de l’Union Européenne pour la période 2028-20345, annoncé « plus simple, harmonisé et rationalisé » et visant à « plus de flexibilité ». Dans les faits, il est prévu une fusion des fonds dans des fonds plus grands et intégrés. Dans ce contexte, la pêche et l’aquaculture pourront prétendre accéder au « Fond Européen pour la Compétitivité », au « Fonds de Partenariat National et Régional » (FPNR) et notamment son volet sur le développement territorial et la cohésion sociale, ou au fond visant à renforcer les “partenariats externes”6 (Figure 2). Le Fond Européen pour les Affaires Maritimes, la Pêche et l’Aquaculture (FEAMPA), qui finançait des projets contribuant à la durabilité de la pêche et de l’aquaculture et à la conservation des ressources biologiques pour un budget de 6,1 milliards d’euros sur la période 2021-2027, disparaîtrait et ne resterait de garantie qu’une enveloppe de 2 milliards d’euros au sein du FPNR. De la même façon, le fond strictement dédié au programme de collecte de données (DCF) disparaîtrait pour être intégré dans le FPNR. Ces données sont pourtant à la base de toute la chaîne permettant aux scientifiques de fournir des avis dans le cadre de la Politique Commune des Pêches. Les correspondants nationaux à la DCF ont d’ores et déjà fait part de leur inquiétude sur le sujet7.

Figure 2 : Présentation de la proposition budgétaire de la Commission Européenne pour la période 2028-2034, avec un focus particulier sur les fonds concernant la filière halieutique (source : https://webgate.ec.europa.eu/circabc-ewpp/d/d/workspace/SpacesStore/b3e3f9fe-2a10-4117-86eb-ae4d272ee541/download)
En résumé, si la pêche et l’aquaculture peuvent, en théorie, accéder à une plus grande diversité de sources de financement pour répondre aux défis majeurs auxquels elles font face (durabilité de l’exploitation, changement climatique, partage de l’espace maritime), elles se retrouveront en pratique en concurrence directe avec une multitude d’autres secteurs, acteurs et filières. A vouloir rompre avec des politiques trop cloisonnées, ce qui peut être nécessaire, l’UE ne doit pas oublier l’halieutique ou la reléguer à une place marginale. L’AFH rappelle que la filière halieutique :
- est une filière alimentaire stratégique, génératrice d’emplois, structurante pour les territoires côtiers, et permettant d’assurer des apports alimentaires substantiels
- fait face à de nombreux défis (durabilité de l’exploitation, changement climatique, partage de l’espace maritime, concurrence d’autres usages) et a besoin de soutien pour se transformer
- a besoin d’une recherche scientifique forte, de la mer à l’assiette, pour innover, s’adapter et continuer à contribuer à la sécurité alimentaire européenne.
- https://research-and-innovation.ec.europa.eu/document/download/44106caa-ed7a-42bf-ae57-aaab91778602_en ↩︎
- Horizon Europe est le programme cadre européen pour la recherche et l’innovation, le principal levier de l’Europe de la recherche ↩︎
- https://research-and-innovation.ec.europa.eu/funding/funding-opportunities/funding-programmes-and-open-calls/horizon-europe/eu-missions-horizon-europe/restore-our-ocean-and-waters_en ↩︎
- On note malgré tout en 2026 l’appel à projets « By fishers, for fishers: co-management of marine and freshwaters ecosystems and resources » ↩︎
- https://commission.europa.eu/strategy-and-policy/eu-budget/long-term-eu-budget/eu-budget-2028-2034_en ↩︎
- https://oceans-and-fisheries.ec.europa.eu/document/download/0fa98c34-da30-437b-ab95-267c99c72c76_en?filename=eu-budget-fisheries-aquaculture-ocean_en.pdf ↩︎
- https://fisheries-rcg.eu/wp-content/uploads/2026/03/ISSG-NCs_Future-funding-DCF_Safeguarding-the-CFP-backbone.pdf ↩︎
